Les risques de l’auto-évaluation : l’effet Dunning-Kruger sous la loupe

21.02.2019

Au quotidien, l’effet Dunning-Kruger nous fait de drôles de farces et impacte directement certaines attitudes et décisions au travail. Entre Madame Michu qui ne sait pas qu’elle sait et Monsieur Dupont qui croit savoir mais qui, en fait, ne sait pas, ce biais cognitif est à la source de situations cocasses ou problématiques. Qu’est-ce que l’effet Dunning-Kruger, et comment s’en prévenir ?

(prénoms fictifs)

Jean-Michel a posé sa candidature pour une fonction managériale au sein du service des Ponts & Chaussées. S’il n’est pas ingénieur en génie civil comme le requiert l’annonce, il n’en a pas moins un diplôme d’ingénieur en informatique. Et puis, il a aménagé de ses propres mains les chemins qui séparent sa propriété de celle de son voisin Bertrand. Quand on a fait cela, on en sait un bout, question chaussées. Enfin, il n’a peut-être pas d’expérience en management, mais il a lu un livre sur le sujet. Et croyez-le ou non, il parvient à décrocher un entretien, pendant lequel un spécialiste du génie civil l’interroge sur ses compétences techniques, et le recruteur le questionne sur le management. Il se rend bien compte que ses réponses sont vagues et parfois tout simplement inexistantes, mais tout de même ! Cette réponse négative qu’il reçoit quelques jours après l’entretien lui semble incompréhensible.

Marianne est une professionnelle expérimentée qui va passer environ trois semaines avec son remplaçant, fraîchement recruté mais un peu débutant, Bruno. Après une entrée en matière douce, Marianne commence à lui montrer certaines procédures et techniques de travail poussées. « Tu verras, c’est facile ! » dit-elle d’un ton avenant. Et elle se lance dans de longues explications dont la complication est proportionnelle à l’écarquillement des yeux de Bruno, qui finit sa journée passablement découragé. Marianne, de son côté, a bien remarqué qu’il n’était pas au meilleur de sa forme mais ne comprend pas pourquoi : après tout, elle a tout expliqué dans les moindres détails, et c’était plutôt trivial, non ?

Jean-Michel comme Marianne ont en point commun de ne pas réaliser l’étendu de leurs compétences réelles. Le premier tend à surestimer ses savoir-faire, quand la seconde tend à les sous-estimer. Pourtant, tous les deux se sont fait tromper par le même biais cognitif : leur cerveau leur a servi un « effet Dunning-Kruger » sur un plateau.

L’effet Dunning-Kruger ?

Décrit en 1999 par Justin Kruger et David Dunning de la Cornell University dans un article au titre évocateur*, ce biais cognitif nous apprend que les personnes très peu compétentes ont tendance à estimer leur performance à peine en-dessous des personnes très compétentes. A l’inverse, les personnes très compétentes ont tendance à sous-estimer leur niveau réel de compétence. Nous serions donc de très mauvais auto-évaluateurs de nos compétences, en particulier si on est un expert ou un amateur. Et l’effet Dunning-Kruger a un impact très important sur plusieurs aspects de la sphère professionnelle. Voyons quelques exemples :

  • Situations de recrutement : le candidat A, peu expérimenté, montre une assurance équivalente (voire supérieure) au candidat B, expert, quant à ses compétences ; donnant faussement l’impression que les deux candidats « jouent à peu près dans la même catégorie ».
  • Situation de management : le cadre croit comprendre la nature du travail de ses subordonnés, quand bien même il n’a jamais pratiqué leur métier et a passé très peu de temps avec eux. Il prend des décisions importantes et de portée technique, persuadé – à tort – d’avoir compris leurs besoins et spécificités.
  • Situation opérationnelle : un expert refuse une mission qui est en léger décalage avec sa spécialisation, sans réaliser que son niveau de compétence en la matière est amplement suffisant pour les besoins du mandant.
  • Situation de formation : l’apprenant entame une formation dans un domaine déterminé avec quelques questions-clés en tête. A la fin de la formation, il réalise qu’il ressort avec davantage de questions qu’en y entrant. La formation était de bonne qualité et il ne réalise pas que son nouveau statut de spécialiste a ouvert la porte à des questionnements auxquels il n’avait pas accès avant de se former.

De toute évidence, l’effet Dunning-Kruger prend des visages différents en fonction des situations. Comment donc s’en prémunir ? Voici quelques pistes :

  • Tester les compétences réelles : particulièrement important en situation de recrutement, interroger les candidats sur leur niveau de compétences est insuffisant. Il faut chercher à évaluer, par le moyen de stages ou d’assessments, le niveau réel des compétences transversales et techniques.
  • Cibler et décrire les compétences : l’effet Dunning-Kruger s’alimente d’un sentiment diffus sur ses compétences, lui-même parfois issu d’une importante intériorisation des savoir-faire et savoir-être menant à leur oubli partiel. Une manière d’y répondre consiste à les inventorier précisément, par exemple dans le contexte d’un bilan de compétences. A la lumière de cet inventaire, oser s’attribuer ses forces comme reconnaître ses limites est un bon pas en avant pour contre-carrer ce biais cognitif.
  • Aller (ou rester) sur le terrain : rien de tel qu’une immersion occasionnelle pour comprendre les réalités que connaissent les subordonnés. Cela permet de mieux apprécier leurs difficultés ainsi que les compétences qu’ils activent pour faire leur travail.
  • Éviter les excès de modestie : si vous savez faire quelque chose de manière particulièrement pointue, reconnaissez-le, voire dites-le parfois ! Cela ne fait pas de vous quelqu’un de prétentieux (à condition de le dire ou le démontrer au bon moment et de la bonne manière, et de ne pas affirmer une pseudo-expertise sur tous les sujets).
  • Comparer : pour terminer, interrogez autrui sur votre niveau de compétences dans certains domaines peut être très instructif ! Vous pouvez aussi lui demander qu’il ou elle cite les domaines dans lesquels vous êtes le/la plus compétent-e. Son avis restera subjectif, mais il aura le mérite de vous confronter à votre propre vision de vous-même.

Si notre cerveau est un organe fantastique, nos biais cognitifs sont des plaisantins dont il faudrait se méfier quelque peu. Sans tomber dans une paranoïa de soi-même, prendre un peu de recul critique sur soi (positif et négatif) et réaliser qu’on est le sujet de distorsions de la réalité est un bon premier pas pour contre-carrer l’effet Dunning-Kruger.


Marc-Olivier Ritzi, formateur au CEP, psychologue FSP

* « Non-qualifié sans le savoir : comment les difficultés à reconnaître sa propre incompétence conduisent à surestimer l’auto-évaluation » ; traduit librement de l’anglais : « Unskilled and unaware of it: how difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflate self-assessment » publié dans Journal of Personality and Social Psychology.

2023-10-26T08:45:19+02:00
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